Réflexion d’un chrétien du Moyen-Orient

Chrétiens du Moyen-Orient en terre d’Amérique nous avons voulu ce « Rassemblement » pour nous retrouver en tant que chrétiens, soucieux de conserver ce sentiment d’être chrétiens soucieux de sentir que nous ‘existons’ encore dans le Nouveau Monde, soucieux de vivre chrétiennement, sans différence entre catholiques ou orthodoxes, sans égard aux brisures historiques qui nous ont déchirés et que nous devrons oublier si nous voulons faire face aux défis du futur et préparer à nos enfants la voie.

Beaucoup de mariages entre catholiques et orthodoxes dans nos familles. J’ai été élevé dans la dénomination catholique. Je me sens un chrétien orthodoxe-catholique. Notre famille orthodoxe jusqu’en 1724 est devenue catholique pour des raisons socio-politico-religieuses. Je respecte ce changement fait par mes ancêtres. Mais au niveau de ma foi cela change peu car je me sens ‘chrétien’.

Notre Rassemblement a voulu que les chrétiens se sentent unis : vouer allégeance au Pape de Rome ou fêter Pâques ensemble selon un même calendrier; lequel est plus important? Nous avons situé notre mouvement au niveau des personnes, des chrétiens; pas l’intention de réunir des églises que l’histoire a séparé mais de réunir des chrétiens qui doivent travailler ensemble pour organiser et vivre le ‘futur’.

Les chrétiens du Moyen-Orient ont payé cher leur attachement à la religion de Jésus. A travers les siècles toutes les générations de chrétiens ont connu guerres et persécutions, angoisse des minorités mais attachement à leur foi.

Depuis la fin du 19e siècle ils ont découvert l’immigration vers le Nouveau Monde et n’ont cessé de quitter le Moyen-Orient depuis. Bethléem, Jérusalem, Alep et beaucoup d’autres villes voient leurs églises se vider.

Beaucoup d’immigrants - 20 à 25% de notre population au Québec - sont venus rechercher la paix- la stabilité- le bonheur dans le succès du paradis Canadien-Québecois. Ils l’ont choisi. Ils en sont fiers. Ils sont inquiets de le voir changer trop vite.

Combien y a –t-il de juifs, de musulmans, de bouddhistes, de sikhs, d’athées parmi les immigrants, 1-3% pour chaque dénomination? Il reste quand même près de 90% de chrétiens parmi les ethnies : italiennes, grecques, portugaises, haïtiennes, chinoises, philippine, moyen-orientale etc.… La majorité a droit au respect - autant, sinon plus - que la minorité. Le fanatisme, l’intégrisme et l’intolérance sont injustes en soi mais deviennent inexplicables quand ils s’appliquent à la majorité, à 90% de la population - qui se déclare chrétienne – qui ne comprend pas ce qui lui est imposé.

La pétition en faveur de la clause dérogatoire a été très bien reçue parmi les groupes ethniques chrétiens. Si nous avions disposé de plus de temps et d’organisation nous aurions pu nous faire entendre beaucoup plus fort ; car les gens voulaient une meilleure formation religieuse, en accord avec le mouvement des parents catholiques du Québec.

Si la majorité silencieuse prenait conscience de sa force et de son poids elle s’exprimerait, elle exigerait, elle cesserait d’avoir peur, elle serait fière de ressortir quelques-unes des croix qu’elle avait cachées pour que les minorités se sentent plus chez elle. Il y a une différence entre être généreux pour accommoder les minorités et entre douter de soi-même et abandonner sa place pour devenir l’étranger dans son propre pays. Trop de tolérance génère, parfois , malheureusement l’intolérance.

L’homme moderne ne valorise plus la souffrance comme ses ancêtres et serait prêt à quitter son pays natal plus facilement . Les chrétiens du M.O. sont venus ici à la recherche du pays chrétien ou ils pourront vivre en paix, en égal, en liberté. Ils sont venus pour que leurs enfants ne soient pas forcés à se convertir à l’Islam ou à se marier avec des musulmans. Ils sont venus ici pensant vivre enfin comme chrétiens dans un pays chrétien.Or depuis 1970 la surprise est de taille. La société change vite. Les défis changent. Les valeurs changent. Sommes-nous en déroute? C’est avec la société de 2005 que nous devons composer. La nostalgie doit faire place à la recherche des vraies valeurs. Nous devons nous adapter et évoluer avec la société d’accueil pour sortir ensemble des zones de turbulence.

Le Rassemblement des chrétiens du Moyen-Orient a déjà écrit à Radio-Canada protestant contre le faible contenu religieux de la programmation de la semaine sainte. Il s’est déjà battu pour que l’Hôtel de Ville de Montréal conserve les trois croix à l’intérieur de ses murs. Il s’est déjà battu pour que la croix retrouve sa place au haut de la bâtisse de l’Hôpital à Ville Saint-Laurent ( ville multi-ethnique où différentes ethnies parlent 140 langues). Il s’est prononcé contre le projet de loi sur l’union civile puis le mariage et l’adoption d’enfants par couples de même sexe. Il s’est prononcé contre la guerre en Irak et récemment écrit au ministre de l’immigration du Canada pour se pencher sur le sort de centaines de milliers de chrétiens irakiens qui vivent comme réfugiés sous les tentes en Syrie et en Jordanie.

Quand nous insistons à vivre dans nos communautés ethniques-religieuses nous perpétuons un ghetto lent à évoluer. Quand nous cherchons à en sortir nous sommes ‘organisés’ par le commercial de la société de consommation qui profite de nos fantasmes pour nous vendre sa pacotille. Quand nous cherchons à prendre notre sort en main : le politique n’est pas mieux qui nous vend des illusions d’une campagne électorale à une autre.

Quand nous retournons dans notre église nous réalisons que le rôle de ‘fidèle’ ne nous convient plus autant qu’avant. Quand nous essayons de faire plus en tant que ‘laïcs’ nous sommes objets d’une méfiance parce que nous sommes perçus comme une menace. Est-ce que chaque démarche que nous voudrions faire deviendrait une menace à cette grande organisation qu’est l’Église? Est-ce que nous- les enfants de l’Église- avons le droit d’entretenir des idées sur l’Église? Est-ce que la soutane ou le clergyman ont l’exclusivité de représenter Dieu sur terre?

Quand nous travaillons pour demander de prolonger la clause dérogatoire, obtenir de garder l’enseignement religieux dans nos écoles, nous devenons suspects de motivations cachées ou considérés trop zélés . Pourtant les laïcs chrétiens n’ont pas fait de demande à Ottawa pour libérer le Québec de l’obligation de maintenir les écoles religieuses garanties par l’Acte d’Amérique du Nord britannique.

Tous ont le droit de parler sauf les laïcs chrétiens. C’est une gloire d’être syndicaliste ou franc-maçon, juif ou islamiste; voter des lois qui réduisent la dimension chrétienne au Québec. Le prêtre Gravel peut dire ce qu’il veut sur le mariage homosexuel ou Benoît XVI, lui a le droit de parler. Ils ont le droit de créer le monde de demain même si c’est la majorité silencieuse qui va payer les frais. Quand c’est mauvais nous en sommes la cause; quand nos démarches réussissent les grandes organisations les récupèrent. . Les lois du marché dictent : le pouvoir et l’argent règnent. Mais c’est important de ne pas se décourager et persister dans la lutte.

Nous sommes capables de nous exprimer, de faire bouger la majorité silencieuse, de montrer que le modèle chrétien est supérieur et mérite qu’on en soit fier.

Nous sommes capables de concevoir une voie originale et humaine qui ne tombe pas victime de l’excès de structure de l’hiérarchie catholique. Nous sommes capables d’être adultes, de penser et d’agir sans avoir peur de dévier de l’enseignement traditionnel qu’on nous a imposé.

Nous sommes capables d’être fiers des bonnes initiatives que nous avons réussies. Nous sommes capables d’exiger de nos interlocuteurs de nous démontrer la pertinence de changer ou détruire le modèle chrétien. Nous sommes capables de nous défendre contre ceux qui sèment la confusion dans l’esprit de nos enfants et qui risquent de leur imposer un choix de société qui les rendra malheureux.

C’est suite au constat réaliste de nos faiblesses et de nos forces que nous pourrons décider dans laquelle voie nous désirons nous engager et des moyens que nous prendrons pour atteindre notre but, tout en faisant attention pour ne pas tomber dans les mêmes erreurs. Notre cause est juste et nous sommes sur la bonne voie, avec la grâce de Dieu.



Raouf Ayas
Rassemblement des chrétiens du Moyen-Orient
22-08-2005