On parle d'abondance lorsque les biens disponibles d'une société excédent ce qui est nécessaire pour satisfaire ses besoins essentiels. C'est le cas des sociétés qui ont atteint un niveau élevé de développement technologique et de rationalisation économique, leur permettant de consacrer le gros de leurs ressources à la production des services et des biens de consommation.

L'abondance est recherchée par toutes les sociétés qui ont réglé leurs problèmes d'identité, d'ordre ou de sécurité. Elle fut l'objectif de toutes les doctrines économiques et elle sert de justification aux différents régimes politiques. Les pays capitalistes se vantent de réaliser une abondance qui minimise les irrégularités et les injustices du système. D'autre part les pays communistes ont recherché depuis toujours la croissance économique comme condition de la réalisation de leur socialisme intégral.

L'abondance propre aux pays développés se présente ainsi comme la réalisation d'un rêve, d'un idéal de jouissance matérielle, de développement et de dépassement. Mais l'abondance soulève des problèmes quant aux implications de sa production et de son utilisation. Parmi ces problèmes, il y a d'un côté ceux qui ont accompagné l'évolution de toute société et ne sont pas propres à l'abondance, mais se retrouvent mis en évidence, aggravés ou transformés par cette nouvelle situation économique; d'un autre côté, ceux qui découlent de l'abondance elle-même et qui concernent davantage l'attitude psychologique ou la mentalité et les valeurs.

L'écart entre les riches et les pauvres et la nouvelle "classe" dominante éternel phénomène qui remonte à l'appropriation privée des moyens de production et qui a pris la forme de conflit de classes à l'échelle de la société depuis la 1ère révolution industrielle. Cet écart a été réduit, dans l'ensemble, par les conditions et les réalisations de l'industrialisation. Le progrès explosif dans le monde de la production profite à toute la population, assure de l'emploi à la majorité, réalise un niveau de vie élevé et la prépondérance de l'homme moyen.

Toutefois, dans les pays riches un pourcentage élevé de gens vivent encore au-dessous du seuil de la pauvreté, à coté de ceux qui profitent de la richesse jusqu'à s'y perdre. De plus, l'abondance prend la forme d'opulence, de pouvoir subtil de domination et d'exploitation, pour ceux qui en profitent. Ainsi, à l'intérieur des sociétés riches s'érige une classe de technocrates, de professionnels, de gens d'affaires et d'intermédiaires dans les échanges marchands qui légitiment à leur gré tout privilège. Ils utilisent les principes, les mécanismes et les ressources du système ainsi que l'apport de la technologie, hors de toute mesure et de toute considération pour la valeur sociale de leurs services et ce, sur le dos d'une population qui se contente de servir fidèlement l'appareil de production et d'échange et d'acquiescer à ses exigences.'

Le monde des affaires et le monde professionnel constituent une nouvelle classe. Ils ont leur logique, leurs normes et leur pouvoir. Tout s'y décide sous l'égide de la production de l'abondance. On y légitime le gaspillage, on y construit des châteaux-forts, on légalise la démesure, on y pratique subtilement la fraude et on se cache derrière l'organisation rationnelle de l'économie et l'anonymat des institutions, loin des conflits de classes.

Dans les pays développés, toute la population est engagée dans la production matérielle qui génère l'abondance et, certes, toute la société en profite à divers degrés, y compris les groupes dépassés par la nouvelle économie. Toutefois, les possibilités de ceux-ci, se trouvent souvent sacrifiées à l'objectif d'enrichissement qui commande le système. L'intégration de ces groupes est également négligée, même au risque d'une violence difficile à contrôler. Par ailleurs, la majorité de ceux qui contribuent efficacement à la production subit les exigences et les implications de celle-ci plus qu'elle ne profite de ses avantages. encouragent d'ailleurs à s'en servir.4 essentiels.


Le fossé entre pays riches et pays pauvres

Beaucoup plus considérable et beaucoup plus révoltant est le fossé économique, voire l'abîme, entre pays riches et pays pauvres. Il n'a jamais été aussi grand, puisque du fait de la croissance économique, les pays riches deviennent plus riches, alors que les peuples du tiers monde ne cessent de s'appauvrir, par suite de leur expansion démographique, de l'absence d'une infrastructure économique viable et aussi du fait de leurs problèmes ethniques et politiques. Ici on peut parler de pauvreté et de misère d'une manière absolue, sans avoir besoin de se référer à un seuil défini ou à un critère particulier?

Certes il ne faut pas chercher dans l'abondance des pays riches, la cause de cette situation des pays pauvres, ni discréditer l'abondance comme telle en raison de la misère dans le monde. La croissance économique dans les pays développés est l'aboutissement et l'expression du progrès scientifique et rationnel de l'humanité. Elle a eu le mérite de fournir à ces pays les conditions de bien-être économique et culturel et les moyens de développement des consciences et d'une vie civilisée. Mais les motifs propres à la production de l'abondance et l'utilisation qu'on fait de celle-ci, ne peuvent que susciter l'indignation et une interrogation sur sa valeur pour l'homme ainsi que sur la responsabilité des pays riches vis-à-vis de la misère dans le monde. On est justifié de parler de responsabilité morale. En d'autres termes, les pays riches seraient responsables non d'après ce qu'ils doivent faire de droit, mais d'après ce qu'ils peuvent faire. Ils se permettent de gaspiller l'excédent de leurs produits et leurs possibilités évitant de troubler le mécanisme du système ou de compromettre l'objectif de la croissance de l'entreprise ou encore de déranger les habitudes de la population dans son allégresse et son attachement au superflu. Ils évitent de partager leurs ressources techniques alors qu'ils consacrent une grande partie de ces ressources à la production des armes destinées soit à leur propre usage soit a être vendues aux pays pauvres qu'ils

Il est malheureux de constater que, pour la plupart des pays pauvres, il soit primordial de régler leurs conflits intérieurs, de lutter entre eux ou contre le colonisateur plutôt que de développer leur économie et pallier à la misère de leurs peuples. Les guerres et le commerce d'armes occupent une place importante dans l'économie des pays qui produisent l'abondance.


L'aliénation dans l'abondance

Si l'écart entre classes d'une même société a toujours existé, s'il est même réduit dans les sociétés d'abondance pour la grande majorité de la population, et si la misère des pays sous-développés ne peut être imputée au développement des pays riches; par contre certains phénomènes d'ordre psychologique et moral se présentent comme corrélatifs à l'abondance. On peut parler à ce propos d'une mentalité qui caractérise à la fois ceux qui bénéficient de la croissance économique, ceux qui participent à sa réalisation et ceux qui commandent ses fins. Mentalité ou attitude, relevée dans les sociétés dites de consommation et décrite comme mentalité de réclamation et d'hédonisme sans égard à la valeur des choses, à ce qu'elles représentent en termes de travail ou d'aptitude à satisfaire des besoins essentiels

Les intérêts sont acheminés vers la consommation matérielle et la jouissance qu'elle procure au détriment du développement des liens existentiels qui fondaient les valeurs des sociétés traditionnelles tels que les liens à la nature, à la famille, au passé, les liens affectifs et les besoins spirituels... Le relâchement des liens existentiels et l'attachement aux valeurs matérielles nourrissent dans le monde d'abondance, la tendance au gaspillage et l'affaiblissement du sens humain.

D'aucuns voient dans cette attitude de l'homme d'aujourd'hui le résultat d'un dépassement de la situation où se trouvait la société d'autrefois. Les attaches essentielles et les valeurs morales et spirituelles qui caractérisaient cette société auraient leur fondement dans les conditions particulières. La misère, l'insécurité, la lutte entre la nature ou contre les autres auraient été à l'origine de la solidarité humaine, de l'évaluation des choses ainsi que des biens.

A ne considérer qu'un aspect de cette question complexe, et si une telle généralisation est permise, nous remarquons que l'homme d'aujourd'hui ne manque pas de manifester des problèmes d'angoisse, de déracinement et de désorientation. Les valeurs évoquées ne sont pas exclusives à une situation historique particulière. Elles ont leur fondement dans des dimensions universelles de l'être humain et de sa condition. Ce n'est pas le bien-être matériel qui est visé ici. Celui-ci n'a rien d'aliénant. Il est même en soi une valeur. Et nous ne sous-estimons guère, encore une fois, l'apport du développement économique aux conditions de ce bien-être: la libération vis-à-vis du travail servile ou vis-à-vis de l'oisiveté, l'élargissement de l'éventail des tâches permettent à chaque individu d'actualiser ses capacités... l'amélioration des conditions de vie en général confine l'organisation, la communication, l'hygiène... ainsi que l'amélioration des conditions des activités culturelles.

Ce qui est à déplorer c'est que la production de l'abondance utilise les ressources naturelles et technologiques et mobilise les efforts et les talents et sacrifie un aspect important de l'environnement naturel, vital et atmosphérique et ne parvient pas à répandre conséquemment le bien-être ou à accroître la qualité de vie, encore moins à servir la vie intérieure des individus.

La productivité, qui est à l'origine de l'abondance et qui a atteint un très haut degré d'efficacité, offre deux alternatives: ou bien, avec le même temps de travail produire beaucoup plus dans le sens du gaspillage et du superflu; ou bien consacrer moins de temps, de ressources et d'efforts à la production matérielle au profit d'autres activités ou préoccupations et de l'amélioration de la qualité de vie. Depuis quelques décennies les économistes nous apprennent que le potentiel technologique, bien utilisé, permettra à toute la population de la terre de satisfaire ses besoins essentiels avec moins de travail.

Dans la société d'abondance, les hommes et les femmes sont engagés dans un processus de production dont le produit constitue leur récompense. Ils trouvent dans leur activité leur raison de vivre. La production devient le but du système et la consommation le but de ceux qui s'y intègrent. Ainsi ils se trouvent détournés des relations et des activités qui se situent en dehors de ce cercle. On a beaucoup parlé, dans divers contextes, de cet homme dont la vie se déroule entre la production des biens matériels et la consommation de ces biens. Cette situation ne saurait être attribuée au progrès économique et culturel comme tel, elle est conditionnée par une perception du progrès et du bien être, qui est celle de la nouvelle classe dominante. Cette perception agit sur les besoins et les consciences à travers l'appareil complexe, anonyme, "savant" et tout puissant de la production et de l'échange.

Le capitalisme générateur de son abondance et de ses misères

C'est le système économico-politique qui est en jeu ici, dans la mesure où il permet à cette "classe" de faire valoir ses intérêts et d'exercer sa puissance. L'abondance est le propre des pays capitalistes. Le capitalisme se définit par la consécration de la liberté économique, la légitimation du profit et l'optimisme à l'égard du mécanisme du marché. C'est à travers le jeu libre de l'offre et de la demande, selon la valeur d'échange, que les équivalences se déterminent et les valeurs s'établissent. Dans le cadre du marché, ce sont les forces et intérêts économique qui exercent leur action et les valeurs solvables se font prévaloir.

Dans les pays développés, l'entreprise privée fait place à une entreprise collective géante, corporation anonyme dirigée par les technocrates qui ont pour seul but la croissance de l'entreprise. Ainsi, ces technocrates et ceux qui font fonctionner l'entreprise économique, détiennent-ils le pouvoir qui appartenait jadis aux propriétaires des capitaux. Ils forment, avec le monde des affaires et ceux qui font fonctionner le système en général, la nouvelle classe qui commande les intérêts de la société et agit directement ou indirectement sur la législation du pouvoir politique sinon sur la formation de celui-ci. Pour profiter de l'abondance, les gens des professions libérales adoptent les intérêts et la mentalité de cette classe. Ces groupes profitent de l'apport de la croissance économique et de ceux qui contribuent à l'avancement de l'humanité. Au nom de l'abondance, ils justifient la différence démesurée des rémunérations, la confrontation des intérêts dans la société, le gaspillage irresponsable, la subordination des valeurs à l'égoïsme et l'affirmation de soi dans l'opulence.

La sensibilisation des consciences est inefficace et les réactions sont impuissantes devant les grandes institutions anonymes et leur mécanisme bureaucratique. Les critiques contre le capitalisme ont été faites depuis sa formation. Elles ont atteint leur point culminant avec l'aggravation et la généralisation de ses conséquences sociales au XIXe siècle.


Le capitalisme, fausse alternative

La pensée de Karl Marx a été plus qu'une force de sensibilisation contre le système. Elle l'a menacé effectivement. Mais elle n'a pas empêché l'économie capitaliste de s'affirmer comme l'économie du progrès et de l'abondance. A cet égard, le marxisme n'a pas eu raison du capitalisme. Le mécanisme du système a été réglementé, ses implications sociales et économique corrigées.

Le communisme, bâti sur la critique du capitalisme, avait pour objectif prioritaire la croissance économique. Il pensait le réaliser avec ses propres moyens. Mais l'étatisation de la production et de l'échange, la prétendue égalité économique étaient loin de permettre l'accomplissement de cet objectif. Les communistes se sont rendu compte que l'égalité économique et le dirigisme étatique ne génèrent pas le progrès économique considéré comme condition d'une "vraie" liberté compatible avec la justice sociale. Ils se tournent aujourd'hui vers le capitalisme pour y puiser les secrets du progrès: libre entreprise, économie du marché... Mais cela ne donne pas pour autant raison au capitalisme quant aux fins du système. En effet nous nous rendons compte que la liberté politique et économique n'est pas une fin en soi et que l'abondance économique n'est pas suffisante pour améliorer la qualité de vie ni pour faire profiter toute la société et toute l'humanité de l'apport de la science et de la technologie nouvelle.


Le besoin d'une valeur

Le système capitaliste en dépit de son efficacité et de ses réalisations ne saurait être l'alternative privilégiée pour assurer le bien-être et le progrès. Il lui manque une valeur qui donnerait un sens à l'abondance recherchée. Il est important de remarquer que les peuples qui ont vécu, durant plusieurs décennies, sous la dictature, la terreur et le conditionnement, ont toujours gardé un attachement étonnant à des valeurs comme la religion, la famille et l'appartenance nationale. Les sociétés non libérales ont besoin de liberté alors que le capitalisme a besoin de valeurs qui donnent un sens à sa liberté. Elles ont besoin de reconnaître l'individu comme autonomie, initiative; alors que le capitalisme a besoin de revaloriser l'individu comme fin et de travailler pour la dignité de l'homme.


  1. Aux États-Unis, 1 % des américains les plus riches gagnent presque autant que les 40% les plus pauvres. (Le Devoir 24-07-90 p.2).


  2. Certains chefs de compagnies américaines touchent près de 18 millions de dollars annuellement. En 1988, le chef de "Toys'r'us" a gagné plus de 60 millions de dollars. Ce record a été battu en 1989 par le chef de "Walt Disney's". Le nouveau record a été battu de loin, en 1990, par le chef de "L.I.N. Broadcasting" (186 millions de dollars). Dans l'ensemble, la moyenne du salaire des chefs des entreprises majeures a été 85 fois le salaire d'un travailleur-type des mêmes compagnies (Business Week, 6.5.91).


  3. Sur les 800 millions enfants des pays en voie de développement, plus de 2/3 seront frappés de maladies ou d'incapacités dues à la malnutrition ou aggravées par elle. Selon l'UNICEF, 40 000 enfants meurent chaque jour d'infection et de malnutrition... Chaque année, 13 millions d'enfants meurent dans le monde (soit 35 600 par jour) dont 2,5 millions de misère et de famine. Les autres, par suite de maladies diverses (Quid, 1989).


  4. Un exemple des sommes énormes dépensées en armement et défense: aux États-Unis, en 1990, 291,4 milliards de dollars représentant approximativement 25% du budget fédéral (le coût de la défense de l'Arabie Saoudite n'est pas inclus). En Union soviétique, les dépenses pour les affaires militaires occupent 25-30% du PNB, celui-ci étant peu élevé par rapport à celui des États-Unis (Britannica. TheBook of the year 1990).


  5. "Nous avons l'abondance, mais nous n'avons pas la joie de vivre. Nous sommes plus riches, mais nous sommes moins libres. Nous consommons davantage, mais nous sommes plus vides... nous avons beaucoup, mais nous sommes peu". (Erich Fromm. De la désobéissance 1982).


  6. Pollution: en plus des déchets industriels versés dans les fleuves et mers et qui menacent la vie aquatique, et en plus d'autres agents polluants, soulignons les émanations d'aérosol et leur action sur la couche d'ozone dans l'atmosphère, qui nous protège des rayons U.V. solaires et des bombardements cosmiques létaux.