L'idée de mondialisation ne veut rien dire. Cette affirmation-choc lancée la semaine dernière par l'éminent sociologue français Alain Touraine tranche avec les discours euphoriques annonçant depuis le début des années 60 l'abolition des frontières et l'avènement du "village global".

Oui, c'est vrai, il y a eu augmentation des échanges, concède Touraine. Dans le monde de l'information, en particulier, une véritable mutation technologique est venue bouleverser notre vision du monde. La circulation en temps réel d'informations sur de grandes échelles nous autorise à parler de société d'information".

Mais si la révolution technologique a bouleversé notre vision du monde, on peut se demander si elle nous a vraiment éclairés.

Sommes-nous mieux informés que ne l'étaient nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents? Avec la multiplication des réseaux de télécommunications, il ne fait aucun doute que nous, occidentaux, sommes plus informés qu'avant. Plus informés, mais pas nécessairement mieux. Nous disposons de plus en plus d'informations, certes. Mais, en revanche, de moins en moins de sens.

Pour exprimer ce paradoxe moderne, certains diront qu'en dépit des grands discours qui célèbrent la mondialisation, le choix des nouvelles que nous présentent des médias tient davantage d'un esprit de clocher que d'une quelconque ouverture sur le monde. Cette affirmation peut paraître excessive mais elle n'est pas sans fondement. Il serait en effet faux de prétendre que, grâce à la mondialisation, les médias sont encore mieux placés qu'avant pour jouer leur rôle de chien de garde de la démocratie et pour contribuer aux développement d'une conscience planétaire ou transnationale. Alors que le monde est censé être à notre porte, les nouvelles privilégiées sont de plus en plus locales. Et ce n'est pas parce que CNN rejoint par satellite la planète entière que nous sommes mieux outillés pour comprendre les enjeux importants de notre monde.

Il est vrai que, grâce aux nouvelles techniques de l'information, nous avons accès à une foule de données, et ce, en un temps record. Mais rapidité et quantité ne sont pas synonymes de qualité. Or, la tendance est au survol et non à l'analyse. Ce qui en résulte : une réelle cacophonie. La réflexion est noyée dans la confusion. La répétition tient lieu de démonstration. Le citoyen qui fait face à une telle surabondance d'informations ne peut être que perdu.

Si l'idée de mondialisation est en soi une illusion, c'est aussi parce qu'elle occulte les rapports de force qui la sous-tendent. On invoque les échanges internationaux, là où il vaudrait mieux parler d'hégémonie et d'inégalités.

En effet, comme l'indique le Rapport mondial sur l'information 1997-98 publié par l'UNESCO, les inégalités d'accès à l'information s'accentuent. La rapidité de l'évolution technologique et les coûts croissants liés aux nouvelles techniques comme Internet risquent de creuser l'écart entre les info-riches (pays du Nord Hyper-équipés) et les info-pauvres (pays du Sud sous-équipés). Or, pour parler d'échanges, il faudrait être en présence de forces égales - ce qui n'est évidemment pas le cas. Ainsi, ce n'est pas tant de dialogue international dont il est question aujourd'hui que de monologue du pouvoir. Monologue qui fait dire à certains que malgré une technologie de l'information des plus perfectionnées, notre planète ressemble chaque jour davantage à un "royaume de muets". Mutisme d'un côté, cacophonie de l'autre.

La soi-disant mondialisation glorieuse a bien mauvaise mine.