Les Saints

Font:


Saint-Jean Chrysostome


Révérend Archimandrite Placide Deseille
Higoumène du Monastère Saint Antoine le Grand
Extrait de "Témoignage et Pensée Orthodoxes", Bulletin de la Métropole grec-orthodoxe de France
Exarchat du Patriarcat Oecuménique

 

Jeunesse et éducation classique

Jean Chrysostome est né vers 349, à Antioche. Son père, Secundus, était officier. Lorsqu'il mourut, son épouse Anthousa n'avait que vingt ans. Fervente chrétienne, Anthousa se consacra à l'éducation de Jean. Après avoir acquis les connaissances élémentaires, Jean étudia la rhétorique à l'école de Libanius, le plus illustre rhéteur du temps,.

Vie ascétique et monastique

A partir de 367, il s'intègre au groupe des disciples de Diodore, futur évêque de Tarse, pour s'adonner à l'étude des sciences sacrées. Il fut baptisé par saint Mélèce durant la nuit pascale de 367.

Il est ordonné lecteur vers 370. Il fuit le sacerdoce, "trompant" son ami Basile qui se laissa ordonner, croyant que Jean l'était aussi. Cette querelle fraternelle sera évoquée plus tard vers 390, dans le Dialogue sur le sacerdoce de Jean, dont elle fournira le prétexte.

Vivement attiré par la vie monastique, il se retire en 372 au désert et vit pendant quatre ans auprès d'un ancien. Puis il se retire, seul, dans une grotte, où il passe la plupart de son temps à apprendre par cœur les Écritures. Sa fragile santé ne résiste pas à ce régime. Il tombe malade et doit regagner Antioche en 378, après deux années de vie érémitique. C'est l'époque où saint Mélèce, exilé par Valens, rentrait à Antioche.

Diacre et prêtre à Antioche

En 381, Saint Mélèce l'ordonne diacre, puis, en 386, son successeur Flavien lui confère le sacerdoce. Le ministère principal de Jean devient la prédication. "La parole fut sa vocation et sa passion", a-t-on pu écrire. Dans son dialogue sur le sacerdoce, il décrira ainsi cet idéal qui fut le sien : "La parole, voilà l'instrument du médecin des âmes. Elle remplace tout : régime, changement d'air, remèdes. C'est elle qui cautérise; c'est elle qui ampute. Quand elle manque, tout manque. C'est elle qui relève l'âme abattue, dégonfle la colère, retranche l'inutile, comble les vides, et fait, en un mot, tout ce qui importe à la santé spirituelle. Quand il s'agit de la conduite de la vie, l'exemple est le meilleur des entraînements; mais pour guérir l'âme du poison de l'erreur, il faut la parole, non seulement quand on a à maintenir la foi du troupeau, mais encore quand on a à combattre les ennemis du dehors. Même si nous avions le don des miracles, la parole nous serait utile, même nécessaire. Saint Paul le prouve, saint Pierre aussi, qui dit : "Soyez prêts à répondre à ceux qui vous demandent compte de votre foi" (1 P. 3, 15). Et, si tout le collège des Apôtres confia jadis à Étienne la direction des veuves, c'était uniquement pour mieux s'adonner eux mêmes au ministère de la parole. Toutefois, nous n'aurions pas tant besoin du don de la parole si nous avions le don des miracles. Ne l'ayant pas, il faut nous armer de l'arme qui nous reste. C'est donc à nous de travailler avec acharnement pour nous enrichir de la parole du Christ... Le prêtre doit tout faire pour acquérir le talent de la parole."

Jean prêche inlassablement, plusieurs fois par semaine, parfois pendant deux heures de suite. Jamais il ne pactise avec le vice, jamais il n'acceptera de compromission avec aucun scandale. Mais sa parole se nuance souvent de tendresse, et, s'il ne parvient pas à détacher la population d'Antioche des jeux et des spectacles du cirque, ni de ses autres désordres, son auditoire l'écoute en général volontiers et lui est profondément attaché.

Évêque de Constantinople

La renommée de Jean s'étendait bien au-delà d'Antioche. À la mort de Nectaire, évêque de Constantinople (397), l'évêque d'Alexandrie, Théophile, essaya de faire nommer à sa place l'un de ses protégés, le moine Isidore. Mais l'eunuque Eutrope, conseiller tout-puissant de l'empereur Arcadius, imposa le choix de Jean, le fit littéralement enlever à Antioche, et Théophile d'Alexandrie, ulcéré, dut le sacrer évêque de Constantinople, le 15 décembre 397.

Jean entreprit aussitôt de s'attaquer à tous les désordres qu'il constatait, dans le clergé, à la cour, dans toutes les classes de la société. Malgré ses invectives, une grande partie du peuple s'attacha à lui, et lui demeura toujours fidèle. Mais il s'attira, chez certains évêques, dans le clergé, et finalement à la cour, de terribles inimitiés. Après la disgrâce d'Eutrope, la bienveillance initiale de la toute-puissante impératrice Eudoxie se mua progressivement en haine.

On a écrit très justement au sujet de Jean : "son âme était trop noble et désintéressée pour deviner le jeu des intrigues de la cour, et son sentiment de la dignité personnelle était trop élevée pour s'arrêter à cette attitude obséquieuse à l'égard des majestés impériales, qui lui aurait assuré la continuité de leur faveur... Sa fidélité sans compromission à son idéal ne put qu'unir contre lui toutes les forces hostiles, que sa simplicité lui empêchait d'opposer les unes aux autres par une adroite diplomatie."

En 401, une cinquantaine de moines de Nitrie, conduits par trois d'entre eux, Ammonios, Eusébios et Euthymios, appelés “les longs frères” en raison de leur taille, arrivèrent à Constantinople, expulsés d'Égypte par Théophile, qui poursuivait alors les moines origénistes. Jean ne les reçut pas dans sa communion, mais il les accueillit avec une grande charité et pourvut à leurs besoins.

Les frères égyptiens portèrent plainte devant la cour contre Théophile. Appelé à comparaître, celui-ci se rendit à Constantinople précédé par saint Épiphane, qu'il avait engagé dans la lutte contre l'origénisme, mais qui se réembarqua pour Chypre quand il réalisa la duplicité de Théophile. Il mourut au cours du voyage.

Premier exil

Théophile se changea d'accusé en accusateur et réunit près de Chalcédoine, à la villa du Chêne, un synode de 35 évêques pour juger Jean. Celui-ci, ayant refusé de venir, fut condamné, sur d'absurdes griefs, qui le présentaient comme violent, injuste, voleur, sacrilège, origéniste, impie. Il était même accusé de lèse-majesté, ce qui aurait entraîné la peine de mort. Mais cette dernière accusation ne fut pas retenue par l'empereur. Quant aux moines de Nitrie, Théophile se réconcilia avec eux et leur "pardonna".

L'annonce de la déposition de Jean suscita une violente effervescence dans le peuple de Constantinople, qui restait fidèle à son évêque. Jean partit pour l'exil, mais une émeute éclata. Un tremblement de terre eut lieu dans la nuit. Effrayée, l'impératrice Eudoxie décida de rappeler l'exilé. Jean fut accueilli triomphalement. Théophile, menacé d'être jeté à la mer, se réembarqua précipitamment pour l'Égypte. Les évêques hostiles à Jean se dispersèrent.

Mais à Constantinople, les intrigues reprirent contre Jean, qui avait repris ses fonctions épiscopales, dans l'attente d'un concile qui devait, normalement, le réhabiliter. L'érection d'une statue d'Eudoxie ayant donné lieu à des divertissements païens et licencieux, Jean protesta dans une homélie prononcée à cette occasion. Elle aurait débuté par ces mots : “De nouveau, Hérodiade fait rage; de nouveau, elle s'emporte ; de nouveau, elle danse ; de nouveau, elle demande à recevoir sur un plat la tête de Jean.” Eudoxie, irritée, voulut en finir avec lui.

Les évêques opposés à Jean firent valoir que celui-ci avait repris illégitimement ses fonctions malgré sa déposition. L'empereur interdit à Jean tout exercice de son office épiscopal. Jean refusa.

S'étant vu interdire l'usage de toute église, Jean, la nuit pascale de 404, rassembla les fidèles dans les thermes de Constance pour le baptême des quelques trois mille catéchumènes qui devaient le recevoir. À l'instigation des évêques hostiles, l'armée intervint brutalement, les fidèles et les clercs furent dispersés ou emprisonnés, et l'eau baptismale fut souillée de sang. Pendant le temps pascal qui suivit, Jean demeura en résidence surveillée dans son évêché, puis, au lendemain de la Pentecôte, il fut envoyé définitivement en exil.

Second exil et mort

Il fut d'abord conduit à Cucuse, en Petite Arménie. Il y demeura trois ans, prêchant aux habitants de la localité, et recevant de fréquentes visites des fidèles d'Antioche, restés attachés à leur ancien prédicateur. Jaloux et irrités, les évêques syriens qui avaient contribué à sa condamnation obtinrent qu'Arcadius l'exile à Pityus, à l'extrémité orientale de la mer Noire. Accablé de mauvais traitements, il mourut en cours de route, à Comane, dans le Pont, le 14 septembre 407. Ses dernières paroles furent sa doxologie coutumière : "Gloire à Dieu pour tout. Amen."

___________________________

(1) Sur le Sacerdoce, IV, 3; traduction de B. H. Vandenberghe, Saint Jean Chrysostome, Le livre de l'espérance, Namur, 1958, p. 9-10.
(2) J. Quasten, Initiation aux Pères de l'Église, t. III, p.5.

Saint Ephrem

Diacre et Docteur de l'Église - (306-374)




Ce grand Docteur qui illustra l'Église de Syrie, naquit à Nisibe, en Mésopotamie, vers l'an 306. Ephrem fut consacré à Dieu dès son enfance. Quoique pauvre et vivant uniquement des produits de la terre, sa famille possédait l'insigne privilège de compter plusieurs martyrs dans ses rangs. Bien qu'encore jeune, Ephrem alla trouver saint Jacques de Nisibe qui l'éleva comme un fils. Prévenu des lumières de l'Esprit-Saint, il s'ensevelit dans la solitude vers sa dix-huitième année, et établit sa demeure dans une grotte au pied d'un rocher.

Ce précoce anachorète passait ses jours et ses nuits à méditer les Saintes Écritures tout en se livrant aux plus rudes exercices de la pénitence. Il couchait sur la dure et passait des journées entières sans manger. En guise de travail, il tissait des voiles de navire au profit des pauvres. Porté à la colère, par tempérament, il dompta si bien les penchants viciés de sa nature, qu'on le surnomma: la douceur de Dieu. Ordonné diacre par l'évêque de Nisibe, saint Ephrem fut chargé d'annoncer la parole de Dieu. Prédicateur inspiré, il parlait avec une éloquence qui subjuguait ses auditeurs. Ses discours portaient la lumière et la conviction dans les âmes des fidèles qui accouraient l'entendre prêcher.

La pensée à laquelle saint Ephrem revient sans cesse dans ses exhortations comme dans ses conversations et ses prières publiques, est celle du jugement dernier. Dans l'une de ses prédications, il engagea un dialogue avec son auditoire sur le grand Jour du Jugement. Il en fit une représentation si terrifiante par l'inquiétude des demandes et l'effrayante précision des réponses, que cette harangue est demeurée célèbre dans toute la chrétienté d'Orient.

Apôtre de la pénitence, saint Ephrem en représentait lui-même un parfait modèle pour tous. Par son exemple et ses paroles, il convertit un grand nombre d'idolâtres et d'hérétiques. Il combattit victorieusement ces derniers par des écrits d'une science magistrale. Obligé de quitter la ville de Nisibe tombée aux mains des Perses, le saint diacre se retira à Edesse où il passa les dix dernières années de sa vie. Il résolut de s'adonner plus que jamais à la prière. Comme son détachement du monde le portait vers la solitude, il ne voulut quitter sa retraite que pour prêcher la parole de Dieu et exercer la charité envers les pauvres et les malades. Il rédigea de volumineux commentaires sur l'Écriture Sainte, des homélies, des instructions pour les monastères, des hymnes et des poèmes. Ces nombreuses compositions dans lesquelles il chante les mystères de la religion, les gloires du Christ et de Sa Sainte Mère qu'il affectionnait particulièrement, lui ont mérité le surnom de: harpe du Saint-Esprit.

Arrivé dans une extrême vieillesse, il interrompit ses travaux pour visiter saint Basile, archevêque de Césare. Le grand évêque conçut une profonde vénération pour saint Ephrem et voulut l'ordonner prêtre; mais le saint diacre avait le sacerdoce en une si haute estime, qu'il ne voulut jamais consentir à être revêtu de cette dignité suréminente. De retour à Edesse, saint Ephrem s'enferma dans une cellule afin de se préparer au passage du temps à l'éternité. Sur ces entrefaites, la famine et la peste éclatèrent dans la ville. Aussitôt, l'homme de Dieu accourut pour combattre le double fléau. Il secourait nuit et jour les pauvres pestiférés et leur administrait les sacrements. La peste fut finalement vaincue après trois mois d'héroïques efforts. En retournant dans sa cellule, saint Ephrem y emportait le germe d'une maladie mortelle. La fièvre l'accula bientôt à l'agonie et à une mort imminente. Toute la ville d'Edesse accourut pour saluer une dernière fois cet inestimable bienfaiteur de leurs âmes. Rendu au terme de son pèlerinage terrestre, saint Ephrem s'endormit du sommeil des bienheureux, le 18 juin 374.

Interprète des Livres Saints, théologien, orateur et poète sacré, saint Ephrem est assurément le plus illustre écrivain de tout l'Orient chrétien. Le pape Benoît XV l'a proclamé Docteur de l'Église universelle.

Tiré de l'Abbé Pradier, édition 1889, p. 310-312 -- F.P.B., 9e édition, 1891, p. 198 -- F.E.C. Édition 1932, p. 212-213 -- Bollandistes, Paris, 1874, tome I A, p. 278

The great martyr Saint Mina, the miraculous


 

Commemorating his Martyrdom (15 Hature - 24/25 November)
Commemoration the Comecration of his Church in Mariout (15 Paony - 22 June)

His father, Eudoxius, was a governor, his mother, Euphomia who was barren, went to church and prayed before the icon of Virgin Mary, she begged her to intercede with her beloved Son to give her a child.

They Were gifted whith the saint in 286 A.D. As he grew they taught him Christian commandments. At age of eleven his father departed; three years later his mother followed. Mina, was selected to join the army when he was fifteen.

After Diocletion denied his Christian faith, he issued a decree in 303 AD, necessitating idol worship. Saint Mina distributed his wealth among the poor, left to the desert, and stayed there for five years worshipping the Lord. After that, he retumed to his city and proclaimed his Christian faith.

In 309 A.D, the army commander gave orders to severely torture him, however, each time the Lord strengthened him and left him unharmed. When the commander saw that he failed to have Mina deny his faith, he gave orders to have him beheaded, and then to have his body burned. The fire did not harm the body. His body was transferred to Mariout, west of Alexandria.

When the Lord wanted to make known the burial place of the saint, it happened that a mangy sheep went down to a Pond and wallowed in the dust beside it and was instantly cured. When the shepherd noticed this he realized that he found an instant cure for every mangy sheep.

The news was spread far, and heard by the king of Constantinople. He sent his only daughter, Who was suffering from leprosy, to this place. She met the shepherd and following his advice; she made a paste of the dust and pond water and applied it to her body. She spent the night by the pond and saw Saint Mina in a vision. He introduced himself to her and told her that she could find his body by digging at this site. She was completely cured when she awoke. When the sacred body was found, she informed her father who praised the Lord and had a visitation site erected above the tomb.

During the time of Pope Athanasius and Pope Thawfilus, a great cathedral was constructed above the holy body, and an entire grand city was built, which was destroyed during the 13 th Century.

In 1959 Pope Kyrillos returned this old city to its former glory by building a monastery and a magnificent cathedral next to it.

 

Pourquoi des saints et des saintes dans l'église ?


Père René Latourelle, sj
"Icône" Vol. 10 No 2

 

La sainteté dans l'Église n'est pas une chose louable et souhaitable seulement; elle est une nécessité même du christianisme. Le synode de 1985, dans une rétrospective sur Vatican II, souligne à ce propos : "À travers toute l'histoire de l'Église, les saints et les saintes ont toujours été source et origine de renouvellement dans les moments les plus difficiles. Aujourd'hui, nous avons grand besoin d'avoir des saints, et sans nous lasser nous devons en demander à Dieu". Et il ajoutait que le surgissement de la sainteté serait le véritable test de la fécondité du Concile. Davantage, il faut affirmer que le témoignage des saints, c'est-à-dire d'une vie en parfait accord avec l'Évangile, est une exigence absolue du christianisme lui-même, une nécessité de nature. Et cela, pour plusieurs motifs.

Tout d'abord, parce que le christianisme n'est pas un système de pensée, une idéologie, un enseignement que n'enseignerait ni le prédicateur ni l'auditeur, mais un message de salut, rattaché à un événement qui a changé le sens de la condition humaine. L'Évangile nous dit en effet que l'homme, en Jésus-Christ, est sauvé, que nous sommes enfants de Dieu et que déjà nous participons à la vie des personnes divines. Il en résulte aussitôt que, si le christianisme est incapable de démontrer que le salut annoncé est arrivé et que l'Esprit a été vraiment donné, il avoue son échec. Il ne suffit pas de prétendre que le salut est arrivé, mais qu'il est insaisissable, que la sainteté est donnée, mais que, paradoxalement, rien ne la trahit au dehors: s'il en est ainsi, la prétention du christianisme est vaine. Si la sainteté doit exister, et de fait elle existe, on doit pouvoir la rencontrer et la discerner dans ses fruits, comme dit saint Paul, de "charité, de joie, de paix, de serviabilité, de bonté, de confiance, de douceur, de maîtrise de soi" (Gal. 5,22). De même, lÉglise ne peut se contenter d'affirmer qu'elle est sainte et qu'elle a reçu du Christ les moyens de sanctifier les hommes, sans pouvoir toutefois les sanctifier.

La vérité est que plus l'Église parle de sainteté, plus elle doit produire des témoins du salut. Plus elle raconte l'histoire du salut sur le péché des hommes. Tel est le sens profond des béatifications et des canonisations. L'Église perd toute crédibilité si elle ne produit pas de fruits de salut, c'est-à-dire des saints et des saintes.

En deuxième lieu, la présence des saints et des saintes est nécessaire parce que l'essentiel du message chrétien est la révélation de l'amour infini de Dieu pour les hommes à travers l'amour du Christ. Or comment des hommes qui ne connaissent pas Jésus-Christ peuvent-ils croire à son amour s'ils n'ont pas sous les yeux le spectacle d'hommes et de femmes qui ont été eux-mêmes conquis par cet amour et qui ont risqué pour lui le tout de leur vie? On ne peut introduire à l'amour d'une personne si ce n'est par une contagion d'amour. Lorsque des chrétiens mènent une vie en accord avec l'Évangile, lorsqu'ils proposent l'Évangile, visible, en des êtres de chair comme nous, alors ceux qui sont témoins de ce spectacle contemplent Dieu qui est aimé et Dieu qui les aime. L'amour de Dieu est là, debout, devant eux. Cet amour des hommes et des femmes entre eux, devient alors le sacrement ou le signe de l'amour de Dieu pour les hommes.

L'accord entre l'Évangile et la vie que les saints visibilisent est également nécessaire parce que le christianisme est la révélation d'un nouveau style de vie. Or, ce style de vie est quelque chose de sublime et d'inédit : pensons au pardon des ennemis. Comment en donner quelqu'idée sinon par une présentation concrète, par un exemple vivant? Un simple discours sur la vie de fils de Dieu serait inévitablement voué à l'échec. C'est pourquoi le Christ, le Témoin par excellence, est non seulement celui qui les initie à cette vie de fils, en menant lui-même une vie de fils : C'est pourquoi aussi il faut des témoins du Christ, des saints et des saintes, qui perpétuent dans lÉglise cette vie de fils et de filles de Dieu révélée et vécue par le Christ, et qui illustrent pour chaque génération, y compris la nôtre, ce nouveau style de vie qu'est l'existence chrétienne pleinement vécue. Nous avons besoin de voir, aujourd'hui, que la transformation de l'humanité annoncée par le Christ, opérée par l'Esprit, est vraiment arrivée.

Les saints et les saintes sont également nécessaires pour illustrer les insondables richesses du mystère du Christ dont parle saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens (3,8-9). Comment en effet mesurer la "largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur" de l'amour du Christ? Comment embrasser par exemple d'un coup d'oeil, par une seule approche, la splendeur d'une cathédrale? Aucune ne parviendra à en condenser la beauté. Il faut multiplier les gros plans pour essayer de recomposer la splendeur de l'ensemble. À plus forte raison, comment une seule existence pourrait-elle épuiser le mystère du Christ? Il nous faut la sainteté aux multiples visages de la vie des saints pour soupçonner, sans jamais l'atteindre, l'infinie grandeur de Dieu. Sans le dévouement jusqu'à l'épuisement de Pierre Claver pour les noirs et les lépreux, de Vincent de Paul pour les pauvres, de Brébeuf pour les Hurons; sans la pureté de Stanislas Kostka, qui donne le vertige; sans le zèle délirant de saint Paul et de François Xavier pour le salut des âmes; sans la pauvreté de François et de Claire d'Assise jusqu'au plus total dénuement; sans l'humilité et l'effacement de saint Joseph et du frère André; sans la tendresse de mère Teresa pour les déchets de l'humanité, comment pourrions-nous comprendre quelque chose de l'amour, du zèle, de la pureté, de la pauvreté, de l'anéantissement, de la tendresse du Christ pour nous? Nous n'arriverons jamais à épuiser le mystère du Christ, infini dans toutes ses dimensions. Mais la vie des saints et des saintes reproduit, comme en miniature, un à un, tous les traits de la personne du Christ. Présent au monde qui l'entoure, le saint nous semble venir d'un autre monde et d'en rapporter un air plus pur : il nous en fait pressentir la mystérieuse grandeur.

Aux hommes en quête de sens ou à la recherche du sens perdu, les saints et les saintes découvrent une plénitude de sens inépuisable. Dans les ténèbres du non-sens, le témoin du Christ apparaît comme celui qui a trouvé un sens à la vie. Il sait qui il est, ce qu'il fait, où il va. Il a trouvé dans le Christ la source d'un dépassement et d'un achèvement qui font contraste avec toutes les idéologies et toutes les attitudes narcissiques de l'homme contemporain. Le Christ apparaît comme le seul médiateur de sens, le seul exégète de l'homme et de ses problèmes. Son message est mystérieux, mais source de sens intarissable, toujours jaillissante. Car le Christ n'est pas seulement irruption de Dieu dans l'histoire de l'homme, mais irruption massive de sens. Le sens de l'homme, qu'il le sache ou non, c'est que l'amour de Dieu le couvre, c'est que l'homme est aimé et sauvé par le Père, dans le Christ et l'Esprit. La clé du mystère de l'homme c'est que Dieu, en Jésus-Christ, veut ré-engendrer en chaque homme un fils et lui inspirer, lui insuffler son Esprit d'amour, qui est un esprit filial. Le sens de l'homme, c'est qu'il est appelé à l'Amour.

Les saints comme réformateurs de l'Église

Les saints sont aussi les prophètes du Nouveau Testament, choisis par Dieu pour aider l'Église à se réformer. Le Concile l'a répété avec force, l'Église a constamment besoin de se purifier, de se renouveler. Or l'histoire l'atteste également, s'il est vrai que le renouvellement des structures ou la création de structures plus adéquates sont de grande importance pour que l'Église ne cesse de marcher au rythme de chaque époque, il est encore plus vrai que l'essentiel de la réforme réside dans la conversion des mentalités et dans celle des coeurs. La conversion des cultures passe par la conversion des personnes. Les vrais réformateurs sont ceux qui ont donné à l'Église la seule chose dont elle ait vraiment besoin : des saints et des saintes. Et, de fait, les grandes réformes de l'Église viennent de l'intérieur, des membres du Peuple de Dieu suscités par l'Esprit. Dans les moments les plus désespérés de l'histoire, l'Esprit a fait jaillir la sainteté et le type de sainteté répondant aux besoins particuliers de chaque époque: saint Bemard, au XlIe siècle; saint François, sainte Claire et saint Dominique, au Xlle siècle; saint Ignace de Loyola, saint Charles Borromée et sainte Thérèse d"Avila, au XVIe siècle; saint François de Sales, saint Vincent de Paul, saint Jean Eudes, au XVIle siècle; saint Jean Bosco, saint JeanMarie Vianney, au XIXe siècle; Frère André, Jean XXIII et mère Teresa, au XXe siècle.

La communion des saints

L'Église est essentiellement un Peuple de pèlerins, une caravane. Elle chemine à travers les siècles et porte constamment son regard vers l'horizon qui débouche sur le Royaume définitif. L'Église est en transit. Mais précisément parce que nous sommes en route, comme un train engagé dans un tunnel obscur, nous voulons savoir ce qu'il y a au bout du tunnel. Est-il vrai que notre voyage a une destination qui sera le bonheur et la vie pour l'éternité? Et c'est ici qu'interviennent les saints: ceux qui ont achevé le voyage et qui savent. Le dogme de la communion des saints nous assure que tous ceux qui vivent dans la sainteté achevée du paradis, ou dans la sainteté de purification des défunts, ou dans la sainteté en mûrissement et en devenir qu'est la nôtre, sont tous participants des moyens de sainteté et de croissance déposés dans l'Église. Bien plus, il y a solidarité vitale et mystérieux échange à l'intérieur de cette communauté des saints. Le Christ et ses membres saints, où qu'ils soient, communient entre eux. Ainsi, les contemplatifs et les souffrants de la terre représentent l'énergie spirituelle la plus dense du Corps mystique. Par leur prière et leur souffrance, ils emportent l'humanité vers les cieux nouveaux. Et, d'autre part, les saints, les martyrs, déjà parvenus au terme, attestent que leur influence auprès de Dieu, par les faveurs obtenues grâce à leur intercession, que les promesses du bonheur attendu sont autre chose que de vaines paroles pour nous faire endurer un ici-bas plus proche de l'enfer que du ciel.

À qui s'adresse la sainteté

Il ne suffit pas de parler des saints et de leur présence nécessaire dans l'Église. Il faut ajouter aussitôt : à qui s'adresse la sainteté? Où sont les saints? Le fait que, dans le passé, les saints canonisés aient été surtout des clercs ou des religieux et religieuses, a accrédité la conviction que la sainteté était le privilège d'une élite dont les laïcs seraient exclus. Si nous avions des doutes résiduels sur cette question des candidats à la sainteté, rappelons que la Constitution sur l'Église du Vatican Il consacre un chapitre entier, le cinquième, à "l'appel universel à la sainteté". Observons toutefois un glissement de vocabulaire de Vatican I à Vatican Il. Celui-ci a utilisé la catégorie du témoignage, du témoin de l'Évangile ou du Christ, plutôt que la catégorie de la sainteté. Mais une fois perçue cette transposition, nous constatons que le thème du témoignage est l'un des thèmes privilégiés de Vatican Il. Aux yeux du Concile, témoigner signifie : accréditer l'Évangile comme vérité et salut de l'homme par une vie conforme à l'Évangile.

C'est le peuple de Dieu tout entier qui doit témoigner du Christ : les évêques, les prêtres, les religieux et religieuses sans doute, mais aussi tous les laïcs. Chacun "doit être devant le monde le témoin de la résurrection et de la vie du Seigneur Jésus et signe du Dieu vivant" (LG 38). "Tous les chrétiens, partout où ils vivent, sont tenus de manifester, par l'exemple de leur vie et le témoignage de leur parole, l'homme nouveau qu'ils ont revêtu par le baptême et la force du Saint-Esprit" (AG 11). Nul doute, pour Vatican II, le grand signe de l'avènement du salut dans le monde, c'est la vie d'unité et de charité des chrétiens : c'est le témoignage de leur vie engagée, c'est-à-dire de leur vie de fils, de créature nouvelle, transformée et vivifiée par l'Esprit.

Le synode de 1987, suivi de l'exhortation sur les laïcs en 1988, est encore plus explicite : "Unis au Christ, dit-il, et constitués témoins du Christ ressuscité, les fidèles laïcs sont appelés à faire briller la nouveauté et la force de l'Évangile dans leur vie quotidienne, familiale et sociale" (CF 14). Ils sont invités à porter ce témoignage jusqu'aux cimes de la sainteté, car "le saint est le témoignage le plus éclatant de la dignité conférée au disciple du Christ" (CF 14).

Tous, sans exception, nous sommes appelés à la sainteté, quelle que soit notre condition. "Il n'y a qu'une tristesse, disait Léon Bloy, c'est de n'être pas des saints". Et Julien Greene, dans son Journal : "À vingt-six ans, on voulait tout simplement devenir un saint. On était dans le vrai". Dans cette aventure de la sainteté, il y a toutefois deux excès à éviter. Il faut d'abord reconnaître qu'aucun saint ne ressemble à un autre saint. Nous n'avons pas à devenir la copie carbone de tel ou tel saint. Nous vivons dans des contextes historiques très différents et, par suite, dans des conditions de vie bien différentes. Dieu attend de chacun de nous, suivant son âge, sa profession, son état, qu'il vive au jour le jour la grâce de son baptême et de sa condition de fils de Dieu.

Un autre excès est de vouloir se construire soi-même sa sainteté. Ce volontarisme spirituel devient vite ascèse mal comprise et conduit aux scrupules ou aux maladies névrotiques. L'essentiel est de chercher en toute chose la volonté de Dieu et d'être docile aux suggestions de l'Esprit. La plupart du temps, la volonté de Dieu se manifeste dans les événements, "ces maîtres que Dieu nous donne", disait Pascal. Souvent, en effet, la volonté de Dieu se manifeste dans la maladie, les échecs, les incompréhensions. C'est alors que nous mesurons notre faiblesse, notre précarité. Cet aveu de notre néant devant Dieu est notre vraie grandeur, car elle génère en nous une confiance éperdue en lui et en sa puissance. Et puis, il y a l'amour du prochain qui reste le grand test de notre amour de Dieu, car le saint, comme le Christ, est un être de tendresse, de compassion comme mère Teresa.

Dynamisme apostolique de la sainteté

Terminons par une réflexion sur le dynamisme propre de la sainteté. Apparemment, c'est le signe le plus fragile. Le saint, en effet, n'exige rien, ne violente personne. Et pourtant c'est le signe le plus efficace, car la sainteté agit par attraction, par séduction. Les saints n'expliquent pas le christianisme par une démonstration ou un panégyrique: ils le montrent présent et agissant dans une existence qu'il a transformée "pourquoi les saints, disait Bergson, ont-ils des imitateurs?... Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n'ont pas besoin d'exhorter, ils n'ont qu'à exister. Leur existence est un appel".

Au regard le moindrement attentif, la sainteté découvre une harmonie, un accord profond entre l'Évangile et la vie. L'Évangile nous dit que le Christ est le Fils de Dieu venu dans le monde pour faire de nous des fils du Père, invités à mener une vie de fils, et à partager sa vie. Or voici que les saints et les saintes laissent voir, par transparence, le salut annoncé et opéré par le Christ. En eux, Évangile et vie se font écho et coïncident. Nous n'avons pas à nous demander ce que dit l'Évangile; il est là, debout, devant nous, en des êtres de chair et d'os comme nous. Il ne s'agit pas d'une démonstration, mais d'une monstration de l'amour qui les habite et les fait vivre. Sans eux et des êtres comme eux, la terre serait un astre noir, où les hommes et les femmes meurent de froid. Mais, grâce à eux, l'amour du Christ est là, espoir de demain.

Si le témoignage de la sainteté individuelle est déjà un signe puissant de la présence du salut dans le monde, combien plus convaincant est ce signe si le témoignage est le fait de tout un groupe, de toute une communauté, voire de toute l'Église. Si ce groupe, cette communauté vivent de l'Évangile, il en résulte une image fidèle au Christ et à son Esprit. Il s'établit entre les membres de ce groupe un réseau de relations interpersonnelles tissé de paix, de transparence, de douceur, de sérénité, de miséricorde. Le témoignage rendu par les membres saints d'un groupe constitue une communauté sainte qui irradie, chez tous ceux qui l'approchent, l'Esprit du Christ.

Au contraire, le péché établit, dans une communauté divisée, des rapports ténébreux. On ne saurait taire l'importance de cet aspect communautaire du témoignage, surtout au niveau ecclésial. Vatican Il a souligné avec force la responsabilité des membres de lÉglise dans la formation de l'image qu'elle donne au monde. Le signe de l'Évangile peut être obnubilé, voire annulé par le contre-térnoignage d'un christianisme scandaleux.

Dans le Décret sur l'oecuménisme, le Concile déclare que la division des chrétiens est "pour tout le monde un objet de scandale et fait obstacle à la plus sainte des causes: La prédication de l'Évangile à toute créature" (UR 1). Partout où l'Église n'offre plus le témoignage de l'unité et de la charité, mais celui de la division (surtout parmi les responsables de lÉvangile), des oppositions, des exclusivismes, des intolérances irréductibles, non seulement l'Église n'attire plus, mais elle détourne du Christ, car c'est par l'Église que nous connaissons le Christ, et c'est par elle également que nous mesurons l'efficacité réelle de l'Évangile. "En cette période de l'histoire, disait le pasteur Schutz de Taizé, nous attendons des catholiques qu'ils ne se refusent pas les uns les autres. Si les divisions qui se manifestent entre eux empêchaient le dialogue, ce serait une épreuve sans égale pour le christianisme" (Dynamisme du provisoire p. 44-45). À cet égard, nous pouvons nous demander si la société québécoise, dans son ensemble, ne constitue pas un contre-témoignage, devenant par suite le lieu privilégié de prolifération des sectes les plus farfelues. Aurions-nous perdu la mémoire du passé et, avec elle, la mémoire de notre identité? Serions-nous devenus un peuple sans passeport? Est-il possible que, dans notre rage de destruction du passé, nous ayons arraché et coupé nos racines historiques, rompu avec une tradition de quatre siècles qui nous rattache à tous ces grands qui ont fondé lÉglise canadienne? Je n'arrive pas à croire que nous n'ayons d'autre destin que celui de sombrer dans le néant et l'auto-destruction.

Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité. Le brasier semble éteint, mais le feu couve sous la cendre. La présence de nombreux foyers de ferveur en est la preuve, comme aussi les innombrables formes de bénévolat inspirées par la plus authentique des charités.